La brume s’obscurcit, le bruit des bottes s’enhardit.

Alors qu’aux portes de l’Europe se joue un bras de fer politique entre l’Union européenne et la Russie, nous avons plongé ces derniers jours un peu plus loin dans les abîmes de l’inhumanité. Interrogé sur le sort des milliers de femmes, enfants et hommes actuellement livrés à eux-mêmes dans une zone de non droit hostile, où la température n’excède pas 5 degrés, le porte-parole du RN Julien Odoul a osé répondre par l’affirmative à la question d’un journaliste de LCI qui lui demandait s’il fallait laisser les gens mourir de froid.


Nous voilà donc, en 2021, avec des responsables politiques prêts à souhaiter la mort de gens. Malgré sa tentative maladroite de se reprendre à la troisième interpellation du journaliste, le porte-parole du RN a libéré sa parole haineuse. Certains ont évoqué un dérapage. Mais peut-il s’agir d’un dérapage quand on souhaite la mort de centaines de personnes ? Pour ma part, je pense qu’il s’agit d’une confirmation tant le personnage est coutumier du fait. N’oublions pas qu’il y a quelques mois un enregistrement diffusé par Libération faisait état d’une discussion où il s’interrogeait suite à des suicides d’agriculteurs pour savoir si la corde était française.

Mais le Rassemblement National n’a pas le monopole de la haine. Quelques heures auparavant, c’est le journaliste du Figaro Ivan Rioufol qui s’interrogeait sur le fait de savoir « si l’armée pouvait tirer sur ces migrants ». Même Pascal Praud a paru choqué, c’est dire. Sans faire preuve de naïveté sur les dessous politiques de cette crise diplomatique, notre considération première doit aller à ces centaines de réfugiés, utilisés tels des plots inanimés par des gouvernements d’extrême droite.

Allons-nous encore regarder de loin ce qu’il se passe ? La France s’apprête à prendre la présidence de l’Union européenne dans quelques semaines. C’est le moment de montrer quel sens elle entend y donner. De cette crise peuvent surgir les derniers soubresauts d’une Europe chancelante, honnie par les peuples et instrumentalisée par des pouvoirs autoritaires. Nous avons la responsabilité d’agir, et d’accueillir ces personnes. Jamais nous ne nous relèverons si nous devions continuer à les regarder mourir sans rien faire. Demain nous règlerons les questions et les enjeux géopolitiques, notamment vis-à-vis notamment de la Russie. Mais aujourd’hui, il s’agit de sauver des vies humaines.

Si la peste brune tisse sa toile à plusieurs endroits du monde comme nous l’avons encore vu ce week-end avec la manifestation qui s’est tenue en Pologne aux cris de « Mort aux juifs », ou au Chili avec un candidat à la présidentielle défendant le dictateur Pinochet, le bruit des bottes s’intensifie aussi en France. Je crois que peu de mots peuvent décrire le sentiment vécu par des milliers d’enseignants ce week-end quand ils ont découvert la une du magazine Le Figaro. Porte-voix de la névrose identitaire et raciste qui gangrène la sphère politico-médiatique, le magazine se livre à une attaque en règle contre l’école. Le titre est sans équivoque : « École, comment on endoctrine nos enfants. Antiracisme, idéologie LGBT+, décolonialisme … enquête sur une dérive bien organisée ». Sans aucune gêne, Le Figaro affirme qu’être antiraciste, c’est mal, et va jusqu’à parler de « dérive ». En vérité, cette obsession du journal pour l’école remonte loin, et dès 1979 le magazine titrait « on n’enseigne plus l’histoire à nos enfants ». Cela fait des décennies que des attaques sont menées contre l’école et les enseignants avec des unes racoleuses. L’inquiétude c’est qu’aujourd’hui ces lubies et haines sont reprises au sommet de l’État. N’oublions jamais la responsabilité des Blanquer, Vidal et autres marchepieds de l’extrême-droite qui ne cessent de reprendre sa rhétorique et ses obsessions. Ils leur déroulent le tapis rouge. Plus inquiétants encore que la haine maladive du magazine de la famille Dassault, les propos tenus par Souad Ayada, présidente du Conseil supérieur des programmes (responsable de l’écriture des programmes scolaires), doivent nous alerter.

Celle qui est nommée à ce poste par arrêté du ministre de l’Éducation nationale ne peut parler sans la validation de Jean-Michel Blanquer lui-même. Reprenant la rhétorique d’un prétendu islamo-gauchisme, accusant l’université d’y avoir ses bastions – comprendre des lieux où des gens mettent en danger la république via leurs recherches (qu’elle qualifie au passage de militantisme soumis à la tendance du moment), appelle dans les colonnes du Figaro Magazine les collectivités locales, qui financent l’achat des manuels scolaires, à utiliser ce levier pour exercer un contrôle sur leur contenu. Qu’il s’agisse de censure ou de purge, les deux ne laissent pas entrevoir de nouveaux jours heureux. La fascisation trouve sa genèse dans de tels procédés de contrôle.

Par peur d’être en retard sur la haine ambiante, le quotidien Causeur, qui pour une fois ne fait pas sa une sur la couleur des bébés, consacre une vingtaine de pages à son nouveau héro Éric Zemmour. Capable de tout pour laver l’odeur pestilentielle qui colle à la peau du condamné pour propos racistes, le journal donne la parole à Alain Michel pour expliquer que « Vichy désirait protéger tous les Français dont les juifs ». En clair : Zemmour aurait raison. Tout juste l’historien daigne-t-il dire « la seule erreur de Zemmour c’est quand il dit que Pétain a sauvé les juifs de France. C’est inexact. Ce n’est pas Pétain, c’est Laval aidé par Bousquet ». Là aussi la réécriture de l’histoire est à l’œuvre. Pour comprendre il faut écouter le témoignage du Pasteur Marc Boegner à qui un jour Bousquet a déclaré « quelle que soit l’issue de la guerre, le problème juif devra être résolu ». À ce rythme bientôt on nous dira que sans Vichy nous n’aurions pas gagné la guerre.

Oui le bruit des bottes est là. Il est lancinant, comme une musique de fond. Parfois imperceptible, parfois puissant. Mais une chose est certaine : son air lève de plus en plus de monde. Et quand on est prêt à laisser mourir des gens de froid, on est prêt à quasiment tout.

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